Le mot du maire
Rien de durable sans humain
A chaque époque son credo. Le XXe siècle s’est achevé avec celui de la
croissance sans limite. Le XXIe siècle s’ouvre avec celui du développement durable. L’opinion y croit, les pouvoirs publics s’engagent. Après l’éveil des consciences sur l’urgence d’une vigilance écologique, la gravité de la crise économique révèle les potentialités d’une « croissance verte », fondée sur des énergies et des productions plus sobres et plus propres.
Ce concept appelle à la responsabilité et fait aussi obligation d’imaginer un développement économique porteur d’épanouissement humain. Sans ce respect des hommes, il serait d’ailleurs illusoire de penser mobiliser les énergies nécessaires à la construction d’un autre modèle de croissance.
Or le développement durable n’a pas su imposer sa dimension humaine autant que sa dimension écologique. Certes les réponses juridiques se multiplient. Mais on a encore du mal à admettre l’impact considérable sur le vivre-ensemble d’une conception excessivement individualiste et consumériste du développement actuel.
Les repères de la vie collective ont été progressivement gommés sans que d’autres soient proposés.
Dans l’école, dans le travail, dans le quartier et dans tous les interstices du quotidien, la nécessaire contribution de tous à la qualité du vivre-ensemble a cessé d’être valorisée. Comme si l’on cessait de croire que c’est précisément de ces liens élémentaires de la vie que dépend le contrat social. Comme si l’on oubliait que le pacte républicain n’est pas seulement un choix de société mais qu’il en conditionne la survie.
Ces dernières années ont été caractérisées par une évolution restrictive de la perception de la République. Or la République française repose sur un socle de valeurs – la Liberté, l’Egalité, la Fraternité, et leurs déclinaisons concrètes, la solidarité, la citoyenneté, la laïcité – dont la promotion fait sens et lui donne une portée universelle. L’épuisement du pacte républicain ne résulte pas de l’inadéquation de ces valeurs mais de leur délaissement.
C’est là qu’apparaît tout l’intérêt de la démocratie locale car le lien social ne peut résulter de la seule force de la loi. Il doit être encouragé quotidiennement. Le renouveau du tissu social requiert donc nécessairement le concours des collectivités de proximité.
Dans cette perspective, l’accroissement des responsabilités locales est un atout. Si toutes les collectivités locales sont bien-entendu concernées, les élus municipaux, acteurs historiques du vivre-ensemble, sont incontournables.
En effet, les communes représentent pour les citoyens un lieu d’attachement et de projet plus important que le
département, la région, le pays ou les autres échelles territoriales. Ce n’est pas un hasard en effet si, de tous les élus et de toutes les institutions, le maire est le seul qui ait préservé sa cote de popularité ces dernières années. En outre, à travers la diversité de leurs politiques publiques, les communes détiennent la plupart des leviers pour consolider cet attachement. Quand on observe les politiques fiscales, la déconcentration des services de l’Etat, on voit que le curseur de la République se déplace progressivement vers le local. C’est là que se joue le dernier acte du projet républicain, car si la Liberté et l’Egalité sont d’abord l’affaire de l’Etat, c’est avant tout au niveau local que peut se décliner la Fraternité.
Au travers des personnes qui les interpellent, qui les sollicitent, ou qui tout simplement leur confient leur désarroi, les acteurs municipaux perçoivent mieux que quiconque la gravité et la diversité des enjeux. Pour eux, le vivre-ensemble n’est pas un concept virtuel.
Il y a là une perception quotidienne de la vulnérabilité…
La précarité économique constitue sans aucun doute l’aspect le plus connu et le plus médiatisé de la question sociale. Ces dernières années, l’instabilité n’a cessé de s’accroître avec des emplois de plus en plus précaires (temps partiels, contrats à durée déterminée…). Et la perspective d’une économie en récession ne peut qu’amplifier ce phénomène.
Le travail n’est pas seulement une source de revenu, il reste encore l’espace privilégié de construction de la sociabilité et de reconnaissance sociale.
Mais la précarité n’est pas qu’économique
Les maires mesurent tous les jours les effets collatéraux de la transformation de la cellule familiale. Quand aux ruptures des couples s’ajoute la régression des ressources, voire la dispersion géographique des familles, les risques d’isolement et de repli sur soi s’accroissent. Les Français se parlent moins, et le niveau de confiance envers les autres est au plus bas. Or l’indifférence, subie ou revendiquée, devient vite enfermement.
Parallèlement, la ségrégation par l’habitat s’amplifie, révélant un très fort désir d’entre soi et le rejet de la mixité sociale et culturelle. La voie est ouverte pour qu’apparaissent et se multiplient des ensembles résidentiels privatisés et clôturés, à l’image de ce qui se développe aux Etats-Unis de façon exponentielle.
De la même façon, la fracture entre les générations reflète des enjeux culturels et sociétaux majeurs. Car on est resté attaché à des schémas de pensée anciens, basés sur une caractérisation du cycle de vie en trois temps : celui de l’éducation, celui de la vie active et celui de la retraite, perçu comme une décadence. La plupart des retraités ont moins, au fond, besoin d’être aidés que d’aider. Dans une société soucieuse de dynamiser la vie relationnelle, leur expérience et leur disponibilité pourraient constituer des atouts considérables.
Autre conséquence, l’effacement de l’identité collective
Il y a urgence ! Car l’extension des comportements d’autarcie sociale, la mise à l’écart des valeurs d’écoute, d’entraide et de respect, dévoilent une société humainement appauvrie.
Or la précarité des liens, s’ajoutant à celle des emplois, favorise le dévelop-pement d’une crise identitaire largement induite pas l’affaiblissement de tous les repères.
On ne le dit pas assez mais la progression du nombre d’enfants en danger constitue sans doute l’un des indicateurs les plus préoccupants de cette réalité.
Dans quatre cas sur cinq, il s’agit de familles qui ne peuvent assurer à leurs enfants les conditions élémentaires de développement et de socialisation. Et contrairement aux idées reçues, les raisons ne sont que rarement économiques (du moins directement). Dans la majorité des cas, le danger trouve son origine dans les carences éducatives des parents : absence de repères, immaturité, difficultés à se distancier en tant que parent… Autant de faiblesses compromettant la socialisation des enfants et leurs chances d’intégration future dans la société.
Ces constats, loin d’être anecdotiques, relèvent donc bien les failles de notre modèle de société et nous obligent à agir de façon encore plus déterminée. Ce qui ne veut pas dire obligatoirement avec plus de moyens. Car si en matière économique et financières les marges de manœuvre se réduisent, elles restent considérables en matière relationnelle et identitaire. A condition d’en faire une priorité politique pour tous et partout dans l’action publique et associative.
Il y a donc appel à la refondation du projet municipal
Dans cette perspective, les élus municipaux disposent d’atouts importants. La question du vivre-ensemble a toujours été centrale dans leurs intentions. La plupart des maires considèrent que la réussite de leur mandat passe par le maintien d’une forte cohésion sociale. Notre projet municipal ambitionne de faire en sorte que les gens se parlent et se sentent chez eux. Pour y parvenir, on s’attache depuis longtemps à ce que les équipements, les transports, les services, contribuent à améliorer la vie des gens et à soutenir leur vie familiale et sociale, sans pour autant négliger l’action envers les plus défavorisés.
Mais aujourd’hui, avec l’amplification du phénomène de déliaison sociale, on nous demande beaucoup plus.
Les élus se voient ainsi ramenés aux sources de la démocratie : transformer la somme des attentes individuelles en un espoir collectif. Restaurer le « vouloir vivre-ensemble » doit alors servir à formuler un projet politique global qui n’est rien d’autre que le volet humain du développement durable.
C’est à cette condition que le maire pourra jouer pleinement son rôle, et c’est à ce prix que le développement durable pourra s’enraciner dans les politiques locales, avec l’ambition de réconcilier l’homme avec son environnement, économique, physique et humain.
Henri BRONNER
Maire
Vice-président de la CUS

